| Année: |
1906 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Haut-Tonkin |
| Rédacteur: | Mgr Ramond |
III. ─ Haut-Tonkin
Population catholique 21.130
Baptêmes d’adultes 713
Baptêmes d’enfants de païens 4.548
____
« Un malheur n’arrive jamais seul, écrit Mgr Ramond. L’année dernière, nos pauvres Annamites ont souffert de la famine, par suite d’une inondation tardive ; cette année, à cause de la sécheresse qui est extrême, les voilà menacés du même fléau. En 1905, le district de Vinh-loc fut le plus éprouvé de tous : bon nombre de païens moururent littéralement de faim. Si aucun de nos chrétiens n’a péri, c’est grâce aux aumônes que nous avons distribuées : « Notre charité, écrit M. Duhamel, s’étendait pourtant à tout le monde : mais où trouver des « ressources suffisantes pour secourir tant de malheureux, et comment découvrir les « infortunés païens au fond de leurs villages ? Trois cents, environ, sont venus à nous et, après « avoir appris à nous connaître par nos bienfaits, ont demandé le catéchuménat.
« Au milieu de ces misères, il était difficile de faire une ample moisson d’âmes ; le peuple « ne songeait qu’à ne pas mourir de faim. Aussi n’ai-je pu recueillir que 45 baptêmes « d’adultes, mais j’obtiendrai de meilleurs résultats l’an prochain.
« Je ne puis taire ma joie et ma reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge des « pécheurs, à la vue du retour au bercail de mes néophytes de Cu-son. Longtemps, mes efforts « et mes prières pour les ramener avaient été inutiles. Or, le 8 décembre, jour de la fête de « l’Immaculée-Conception, ces enfants prodigues demandèrent à se réconcilier avec Dieu. Je « passai la nuit entière au saint tribunal. Quelle fatigue, mais aussi quelle joie ! C’est la plus « douce de ma vie de missionnaire. »
« Dans le nord de la province de Son-tay, M. Hue s’occupe avec beaucoup de zèle de la conversion des infidèles. Déjà 10 villages étudient la doctrine, mais ce n’est pas sans peine que notre confrère est parvenu à ravir au démon les 36 adultes qu’il a régénérés.
« J’ai fondé deux nouvelles stations, écrit-il : celle de Hau-trach et celle de Dong-phu. « C’est au prix de beaucoup d’épreuves et de déboires que pareil résultat a pu être obtenu. Le « démon a mis tout en œuvre pour étouffer ces deux jeunes chrétientés dans leur berceau : les « catéchumènes ont été molestés de toute façon. Quelques-uns même ont faibli sous les coups « de la persécution, mais ce sont les notables qui ont lâché pied, tandis que les pauvres, qui « n’avaient d’autre force que leur foi, ont tenu bon. Ainsi se vérifie la parole de saint Paul : « Infirma mundi elegit Deus ut confundat fortia. Nos néophytes ont été littéralement « excommuniés de leur village ; plus de place pour eux dans les festins, plus de rizières « communales, défense à qui que ce soit de les prendre à la journée, de leur prêter argent ou « bestiaux pour le labour. Ils ont essayé de se faire rendre justice : leur plainte est demeurée « sans écho. Malgré cela, leur ferveur ne se dément point ; c’est une grande consolation pour « moi de les voir se rendre, le dimanche, dans les villages, parfois très éloignés, pour y « entendre la messe : Si Deus pro nobis, quis contra nos ? »
« Le district de Yen-tap, qui compte près de 6.000 âmes, tient, le premier rang pour les conversions. Grâce au dévouement de ses auxiliaires, M. Chatellier, malgré les préoccupations inhérentes à la construction de deux églises, a pu enregistrer 85 baptêmes d’adultes.
« M. Pichaud, son voisin, en compte 30, et mérite tous les éloges. Chez lui, en effet, les difficultés sont plus grandes qu’ailleurs : la population y est moins dense ; les villages sont éloignés les uns des autres, et ses 800 chrétiens ne sont pas suffisamment groupés pour exercer l’influence heureuse qui attire les païens à la foi. Cependant, la chrétienté de Gia-thanh lui donne beaucoup de consolations par sa ferveur et son dévouement. Les 170 néophytes de cette station ont décidé de bâtir à leurs frais une jolie petite église qui fasse honneur à la religion.
« Écoutons maintenant M. Gauja, qui nous prêche, du haut de sa colline de Tuyen-quang, que le monde n’est point parfait et que les choses, dans son district comme ailleurs, ont leur bon et leur mauvais côté : « Le bon côté, dit notre confrère, sont 40 baptêmes d’adultes, « l’accroissement du nombre des catéchumènes, l’augmentation des conversions à l’hôpital, la « reconstruction de l’église qu’a bâtie M. Chotard et dans laquelle il est enterré. L’édifice a « été consolidé et embelli grâce à la générosité de la population et au talent de M. Méchet. « Aux 300 piastres fournies par l’administration locale, les résidents français en ont ajouté « 300 et les Annamites 300, la mission et l’aumônerie coloniale ont fait le reste.
« Les catéchumènes sont dispersés dans cinq villages ; ils forment le pusillus grex (petit « troupeau) dont parle l’Évangile, mais n’y a-t-il pas un commencement à tout ? Un jour, « comme je partais pour Ké-dan, un de mes confrères me dit, d’un ton un peu ironique : « Vous n’avez là que deux catéchumènes, c’est un début modeste. » Il aurait pu en dire autant « au bon Dieu, le jour de la création de nos premiers parents et, cependant, le genre humain « s’est propagé de la manière que nous voyons aujourd’hui. A Ké-dan il en sera de même, « Dieu aidant. Que dis-je ? un progrès s’est déjà réalisé ; au lieu de deux adultes, j’en compte « sept qui étudient, et leurs enfants suivront.
« Le mauvais côté, c’est le peu de cohésion qui existe dans la chrétienté annamite. Venus « de tous les coins du Tonkin, ces catholiques indigènes n’ont pas de liaison entre eux, et il est « difficile d’organiser la vie paroissiale avec des éléments si divers. L’irréligion ouvertement « affichée des Français est une autre épine plus douloureuse encore pour moi. Sur cent de nos « concitoyens, cinq ou six à peine assistent à la messe le dimanche.»
« Sur les rives du Song-chay (fleuve torrent), à Phu-yen-binh, M. Girod accuse 10 baptêmes d’adultes, une vingtaine de catéchumènes et l’installation de plusieurs nouvelles familles sur le terrain de la mission. « Aucun fait intéressant à signaler, ajoute-t-il, si ce n’est « le retour au bercail d’une vieille brebis de soixante-quatre ans, enlevée par les pirates, il y a « un demi-siècle, et qui, la semaine dernière, est venue, toute tremblante d’émotion, me « demander de la préparer à la réception des sacrements. Pendant cinquante années de séjour « dans les brousses, la fillette, à peine nubile qu’elle était au moment de son enlèvement, a « subi... des ans l’irréparable outrage, et bien d’autres misères. Mais elle n’a jamais omis de « réciter chaque jour le Pater et l’Ave, seules prières qu’elle n’ait point oubliées. Elle a « même baptisé plusieurs enfants moribonds. Mariée à un chef montagnard, elle a eu plusieurs « enfants ; à l’époque des troubles, toute sa famille a été massacrée. Seule, au milieu de « populations de races différentes, la pauvre femme a vécu au jour le jour, gardant toujours « l’espoir de revenir en pays chrétien. Elle prétend qu’une dame blanche lui est apparue « pendant son sommeil, pour l’inciter à sortir des ténèbres de la mort, dans lesquelles elle était « perdue. Après plusieurs incidents de route, elle a vu ses désirs se réaliser et son âme rentrer « en paix avec Dieu. »
« En remontant le fleuve, au trente-huitième kilomètre, nous rencontrons M. Blache, qui vit heureux comme un prince dans sa solitude. Tout est petit chez lui, le nombre de ses chrétiens et de ses catéchumènes comme sa taille : seule, reste grande ; la noble ambition qu’il a de conquérir à Dieu cette contrée entièrement païenne. Les quatorze catéchumènes qu’il prépare, en ce moment , au baptême, seront, espérons-le, la semence d’une riche moisson.
« A 150 kilomètres de la résidence de M. Blache, dans le poste de Ha-giang, situé près des frontières de Chine, nous trouvons M. d’Abrigeon, toujours préoccupé de l’achèvement de son église : in cauda venenum... les travaux sont arrêtés faute de ressources. Les chrétiens de Ha-giang, sans être parfaits, remplissent convenablement leurs devoirs religieux : 15 adultes ont été admis au baptême depuis un an, et 5 autres se préparent à le recevoir. Le Protectorat a fondé là un hospice pour les indigènes ; malheureusement, il ne leur fournit que les médicaments sans s’occuper de leur nourriture, de sorte que le missionnaire a dû prendre à son compte les frais de 800 journées de malades pauvres.
« Sur la même frontière de Chine, mais à 300 kilomètres à l’ouest, M. Jacques, chargé de Laokay, passe une grande partie de son temps en courses apostoliques. « J’ai souvent « parcouru, raconte-t-il, la ligne du chemin de fer en construction. J’ai assisté beaucoup de « chrétiens et ondoyé 23 païens de bonne volonté. Partout, j’ai admiré la facilité avec laquelle « ces pauvres païens acceptent de se convertir. A leurs derniers moments, loin de leur pays et « de leur famille, ils n’ont plus d’attache aux superstitions. Dès qu’ils sont baptisés, ils « deviennent édifiants ; j’en ai surpris plusieurs faisant d’eux-mêmes le signe de la croix et « offrant à Dieu leurs cruelles souffrances. »
« Le poste de Nghia-lo, fondé depuis six ans, ne donne point encore les résultats qu’on serait en droit d’attendre. Que de sacrifices, que de dévouements pour la conversion des 4 à 5.000 habitants qui peuplent cette vallée, située à 80 kilomètres de Yen-bai ! M. Antonini fait le tableau suivant des obstacles qui se dressent devant lui et rendent son ministère si stérile : « L’indifférence absolue du peuple en matière religieuse, les liens dix fois séculaires qui « l’attachent à une foule de superstitions, la crainte de déplaire à des chefs tout-puissants, tels « sont les motifs de notre peu de succès. Ici, chaque village est une grande famille, dont le « maire est le maître incontesté. Tous les ans il distribue les rizières, permet de défricher les « forêts pour la culture du maïs et du coton, à qui il lui plaît. Ces seigneurs de village, comme « on les appelle, redoutent l’autorité du missionnaire et interdisent à leurs administrés, sous « les peines les plus sévères, d’avoir recours à ses services : « Si tu veux suivre le Père, dit le « maire à son subordonné, tu ne fais plus partie du village, tu ne cultiveras plus les rizières « avec nous. » Il faudrait pouvoir acheter des champs pour nos néophytes ; malheureusement, « ici, la terre est inaliénable. Quoi qu’il en soit, nous conservons bon espoir ; les habitants « commencent à nous connaître. Quelques familles « tays » étudient le catéchisme, et notre « classe de français donne de bons résultats. Déjà deux de nos élèves sont haut placés ; l’un « est interprète à Yen-bai ; l’autre, en qualité d’ « ong bang », occupe la deuxième dignité « dans le pays. »
Hôpitaux. ─ « Les hôpitaux indigènes de Yen-bai et de Son-tay, appartenant à la mission, ont rendu d’excellents services. Grâce aux soins intelligents et dévoués des Sœurs de Saint-Paul de Chartres, qui dirigent ces établissements, plusieurs chrétiens y ont reçu les derniers sacrements, et plus de 308 païens y ont trouvé la voie du ciel. Un séjour plus ou moins long à l’hôpital fait apprécier aux infidèles la charité chrétienne et, sous cette douce influence, ils ne résistent pas aux paroles de consolation que leur prodiguent les Sœurs.
« Aussi presque tous demandent-ils le baptême, avant de les quitter pour s’en aller dans un monde meilleur.
Léproseries. ─ « La mission possède trois léproseries, où 120 malheureux sont hospitalisés. Les décès se succèdent rapidement dans ces asiles de l’extrême misère, mais les vides sont bientôt comblés par les nouveaux venus. Tous nos lépreux sont chrétiens, ou le deviennent peu après leur arrivée.
« L’œuvre de la Sainte-Enfance est toujours prospère dans notre mission. Le beau chiffre de 4.548 enfants de païens ondoyés à l’article de la mort est la meilleure preuve du dévouement de nos nombreux baptiseurs, que dirigent les missionnaires et les prêtres indigènes.
« Notre séminaire vient de faire une grande perte : le cher et regretté M. Bessière, qui avait su lui imprimer une excellente direction, nous a été ravi par une mort prématurée. Nous avons perdu en lui un supérieur modèle, un homme d’un esprit élevé, d’un caractère franc et loyal, et d’une obéissance qui ne s’est jamais démentie. Pendant les longues années que nous avons passées l’un près de l’autre, il ne m’a causé qu’une fois de la peine : le jour de sa mort. »
~~~~~~~
<< Retour page précédente
|